> ERHR Nord-Est

Courir pour le handicap rare : une course à l’aveugle

Actualités Nord-Est

Nous poursuivons nos interviews d’Adrien, coureur engagé pour le handicap rare, qui participera au prochain Marathon des Sables Jordanie. Dans cet article, il nous partage son expérience d’une course réalisée à l’aveugle. Cette dernière s’est déroulée à Reims, en octobre 2025, dans le cadre des « 10 kilomètres de Rémus ». Retour sur cette expérience riche de sens !

Adrien, d’où t’es venue cette idée de courir à l’aveugle ?

Parmi mes projets sportifs de 2025, j’avais en tête de prendre le départ du Marathon des Sables Jordanie en novembre de la même année, en partenariat avec l’équipe relais. Dans l’optique de donner du sens à cette participation et de créer un lien entre la pratique sportive et le handicap, j’avais à cœur de participer ou d’organiser des évènements de sensibilisation. À l’approche de l’échéance (finalement reportée à 2026), j’ai cherché à mettre en place une action “facile” à mettre en œuvre. C’est lors d’un entraînement que m’est alors venue l’idée de réaliser le 10 km de Rémus, les yeux bandés. Il me fallait au préalable trouver quelqu’un de confiance pour m’accompagner en tant que guide, avec qui m’exercer, et idéalement avec le même rythme de course. Mon petit cousin, Jules, s’est porté volontaire pour être mon binôme. Au travers de ce défi, je souhaitais avant tout ressentir ce que c’est qu’être confronté à cette perte de sens et sensibiliser concrètement sur le terrain.

As-tu suivi une préparation particulière pour cette course ?

Jules et moi avons réalisé deux entrainements au préalable, l’idée étant d’appréhender la course à l’aveugle. Nous avons planifié une première sortie le long du canal de la Marne pour profiter d’un terrain plat, en ligne droite, et avec peu de circulation, afin de ne pas avoir trop de facteurs extérieurs à prendre en compte d’un coup. Nous avons couru en tenant chacun un lien à la main. Cela est très perturbant de ne pas avoir le sens de la vue, particulièrement au démarrage. Par manque de repères visuels, je déviais tout le temps vers Jules car inconsciemment, je me dirigeais vers le bruit de sa voix et de ses pas. Pour corriger cela, nous avons mis en place deux stratégies : Jules courrait devant moi afin d’éviter tout heurt, et je veillais à ce que le lien reste toujours tendu, ce qui me permettait de savoir que j’étais dans la bonne direction. Cet exercice nous a permis d’anticiper au mieux nos mouvements et de développer notre communication. Sans visibilité sur ce qui nous entoure, cette dernière s’avère peu évidente. Chaque mot ayant une signification, un poids, le choix des mots a pu avoir un fort impact sur ma manière de réagir. Par exemple : au moment de dévier sous un pont, Jules a dit « Attention ! ». Je me suis alors arrêté net et il a fallu ensuite marcher plusieurs mètres avant de pouvoir reprendre la course. Au fur et à mesure, nous avons adapté nos échanges verbaux pour anticiper au mieux les changements de direction et les potentiels dangers.

Un second entrainement en conditions réelles s’est avéré nécessaire, afin d’être plus à l’aise. Ce fut bien plus fatigant mentalement qu’envisagé car il fallait se coordonner à l’approche des changements de direction et des passages de trottoirs, anticiper les croisements avec les passants et les voitures, et se concentrer pleinement sur la voix de Jules pour faire abstraction des bruits parasites. Mais de manière générale, j’ai été bien aidé par le fait que Jules et moi faisons la même taille, qu’il court à la même allure et est une personne de confiance. Le jour même de l’épreuve, nous sommes arrivés tel quel, avec nos tee-shirts imprimés « course à l’aveugle » et « guide », sans prévenir les organisateurs. Sur la ligne de départ, difficile de savoir dans quel sas se positionner, par appréhension des bousculades, des coureurs qui allaient nous doubler. Nous avons finalement choisi celui des 45 minutes et nous nous sommes lancés !

Jules et toi, qu’avez-vous ressenti lors de ce « 10 kilomètres de Rémus », parcouru les yeux bandés ?

Avant même la course, je m’étais entraîné avec Adrien à côté de la Marne, sur un terrain plat. Cet entraînement m’a permis de mieux comprendre la complexité du rôle de guide. Ce n’est pas seulement courir, mais aussi s’adapter en permanence à l’autre, anticiper et communiquer. Lors des « 10 kilomètres de Rémus », que j’ai courus en tant que guide pour Adrien, j’ai ressenti une expérience très forte, à la fois humainement et émotionnellement. Au départ, j’avais une certaine pression, car être guide demande beaucoup de responsabilité. Il faut être attentif à l’autre, adapter son rythme et assurer sa sécurité. Mais très rapidement, cette pression s’est transformée en confiance et en esprit d’équipe. On ne courait plus chacun de notre côté, mais vraiment ensemble. Pendant la course, malgré la fatigue, j’ai ressenti une vraie solidarité. Chaque kilomètre renforçait notre cohésion. Ce n’était plus une simple course, mais un moment de partage et de dépassement collectif. Le public a également joué un rôle très important tout au long de cette dernière. Beaucoup de personnes étaient étonnées, voire impressionnées, de nous voir courir de cette façon. On sentait dans leurs regards une forme de respect et d’admiration. À plusieurs moments du parcours, des spectateurs nous ont encouragés et félicités pour notre engagement. Certains prenaient même le temps de nous applaudir plus fort ou de nous adresser quelques mots, ce qui nous donnait encore plus de motivation pour continuer. Ces réactions du public ont renforcé notre détermination. Elles nous ont fait comprendre que notre action avait du sens et qu’elle était reconnue. Cela a aussi créé une atmosphère très positive autour de nous, presque portée par une énergie collective. Au final, ce soutien extérieur a été un vrai moteur. Il nous a aidés à dépasser la fatigue et a rendu cette expérience encore plus marquante et valorisante. À l’arrivée, l’émotion était très forte. Voir Adrien franchir la ligne m’a procuré beaucoup de fierté et de joie. C’était un moment marquant, qui donne du sens à l’effort. Je compte participer à la Course des « 24h pour l’épilepsie » à Châlons-en-Champagne . 

Pour moi, ce fut une aventure humaine, qui m’aura permis de créer des liens plus forts avec Jules. Une expérience marquante aussi, notamment par la réaction des autres. Pendant la course, de nombreux coureurs en doublant nous ont félicité pour cette initiative. Au passage en centre-ville la foule a applaudit, encouragé. Ce moment en particulier m’a profondément marqué. Le temps d’un instant, j’ai eu le sentiment d’un arrêt sur pause, de ressentir toutes les ondes positives du public. Les enfants semblaient interloqués et j’imagine que cela aura planté une petite graine de sensibilisation. Sans la vue, on est plus attentif à ses autres sens, notamment le touché avec les vibrations du lien tendu dans la main, l’ouïe comme décuplée où tous les bruits environnants semblent plus proches. Par exemple, je savais qu’un vélo allait passer “près” de nous bien avant que Jules ne s’en rende compte. Quelque part, j’étais comme dans une bulle. Cette expérience sensorielle et humaine unique, je la renouvellerai volontiers lors des 24h pour l’épilepsie, à Châlons-en-Champagne les 13 et 14 juin prochains ! Sur place, je proposerai à tous ceux qui le souhaite d’appréhender la course à l’aveugle, soit en tant que guide, soit privé de la vue.

Publié le 4 mai 2026
top
  • Newsletter

  • Aller au contenu principal